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  FAMILLE AFRICAINE

La Covid-19 aux antipodes de la pratique du don au Burundi

17 Janvier 2022, 11:47am

Publié par Theon Tuyisabe

Pour

 

Le covid-19 aux antipodes de la pratique du don au Burundi

Pourquoi donne- t-on ? Et donne-t-on encore ? Voilà deux questions sur lesquelles tourne le livre de Jacques T. GODBOUT et Alain CAILLE intitulé « L’esprit du don », deux questions qui me reviennent à point nommé en cette période ou l’Afrique en général et le Burundi en particulier semblent compter sur les dons des pays « amis » ou autres « bienfaiteurs » pour pouvoir vacciner ses populations contre la Covid-19.

 

La pratique du don est en effet une réalité remarquable chez tous les peuples, dans toutes les cultures, toutes les familles, bref chez tout être humain. 

Pour Nestor Niyontwari, dans son travail sur «  L’Eglise-Famille de Dieu face aux défis de la communion au Burundi », la pratique du don dans le contexte burundais vise la finalité de la communion. Citant Ntakarutimana Emmanuel, il rappelle que la pratique de « Kunywana » relève de la logique du pacte de sang, qui suppose rétablissement de la confiance, restauration des relations et guérison mutuelle impliquant la solidarité à la vie.

 

Le pacte de sang qui consistait à se laisser blesser pour l’autre et lui laisser boire une partie de votre sang est une véritable manifestation de l’amour oblatif, véritable signe d’abandon de soi, du « se laisser-faire » gratuit. Citant Balibutsa, Nestor Niyontwari écrit dans son livre comme suit: "D’un coup de  couteau, un peu de sang est recueilli près du nombril de chacun des contractants. Le sang recueilli est mêlé avec la bière de sorgho dans une feuille d’érythrine. Chaque partenaire absorbe la moitié de la mixture en observant l’interdiction stricte de cracher."

 

Ce pacte était présidé par un témoin qui, en leur faisant boire le mélange, prononçait les paroles suivants : « Je vous unis, que soit tué par ce pacte celui d’entre vous qui aura suscité une mésentente entre vous, votre famille ou vos amis »

Puis, prenant le rasoir, il leur disait : « Ceci est le tranchant, qu’il tue celui qui de vous deux aura provoqué la haine, qu’il se tourne contre sa progéniture et son cheptel, qu’en outre ces champs soient frappés de stérilité, que ses entreprises soient vaines, que tout manquement au pacte devienne une cause de malédiction ».

 

Cette pratique burundaise récapitule la pratique de régler tout différend autour d’un vers. En effet, la culture burundaise est remplie d’occasions de boire.

Dans la joie comme dans les moments de dures épreuves, les burundais se retrouvent autour d’une bière. Il n’y a pas de fête au Burundi sans alcool et même après le service, bien de Burundais estiment qu’il est logique de passer par un bistrot avant de rejoindre le domicile. 

 

Le partage de bière cache donc en lui ce « rendez-vous du donner et du recevoir », ce fait de se donner pour l’autre, celui qu’on aime, qu’on admire, qu’on assume sa présence. C’est un désir d’avaler l’autre en soi ou pour mieux dire de le laisser fondre en vous. Il s’anéantit en vous, exactement comme ce poème du roi David qui dit : « toi tu es tout seigneur, moi je ne suis rien ».

 

Cet anéantissement de soi pour la croissance de l’autre, c’est la logique même du don qui fait du donateur celui qui s’abstient pour que l’autre obtienne. Celui qui donne lâche ce qui lui est cher. Il donne le fruit de son travail, ses efforts, son sang.

Cette relation qui tisse les liens d’amour entre les hommes fait voir ce désir de laisser l’autre entrer en vous. Il se remarque aussi à travers les salutations.

 

En effet, les burundais se saluent en se serrant fort les mains, très souvent en s’embrassant avec des chants poétiques qui agrémentent les gestes de va et vient des bras. Les nouvelles générations se salut en s’embrassant avec la bouche, une autre forme qui manifeste encore le désir de manger celui qu’on aime.

 

Depuis fin 2019, ces pratiques burundaises de se saluer, de s’embrasser, de partage de la bière à l’aide des chalumeaux, de se rendre disponibles pour le don total à l’autre vont à l’encontre des mesures barrières prises pour se protéger contre le Covid-19.

 

La culture juive qui a fortement influencé la culture burundaise depuis l’arrivée du christianisme, montre les attitudes antérieures peu orthodoxes face aux maladies transmissibles. La méconnaissance de la lèpre chez les juifs du temps de Jésus a été la plus dure épreuve pour les lépreux de l’époque comme il semble être le cas pour la gestion actuelle de la maladie dûe au virus de  Corona.

 

En Israël les lépreux étaient considérés comme des pécheurs, cette malédiction les privait du droit de circuler en publique avec les autres honnêtes citoyens, est-ce un retournement de la situation avec le Covid-19 ?

 

Les burundais avaient pris au départ les sidéens comme pécheurs dans les premières heures de la maladie. Doit-on aujourd’hui tomber dans la même erreur de mettre en quarantaine « gucira umukenke » les personnes qui ont le virus du corona dans leur corps ?

 

L’expression rundi ci-haut qui veut dire littéralement « couper le chalumeau » s’oppose au « soma mbike », traduit littéralement par « boit un peu et laisse-moi conserver le reste ».

La force de ce don des barundi se situe dans la confiance de montrer d’abord à ton hôte toute la quantité de la bière que tu as, puis de le laisser boire en peu avec la possibilité d’y cracher ou même d’y mettre le poison. Donner sa bière, c’est donner ce qu’on a de plus cher. C’est se donner à l’autre pour s’ouvrir à lui comme disent les latins « in vino veritas ». C’est lui créer l’espace de communication, de liberté.

 

Les débats sur la liberté des covidiens et non covidiens font progressivement apparition dans les milieux politiques avec des terminologies à l’odeur de l’intelligence artificielle.

 

En effet, pour Jacques T. GODBOUT et Alain CAILLE, le caractère hiérarchique et déterministe de la programmation de l’ordinateur ne s’opère plus à partir d’un centre qui contrôle tout dans la logique linéaire. Et si l’État est un ordinateur, aujourd’hui, au lieu de se poser le problème logiquement et par voie de déduction (synoptique), de haut en bas, il doit chercher à comprendre comment l’intelligence émerge de connections simples entre les neurones des citoyens.

 

Rien ne se fait au hasard, et si l’État est toujours une hiérarchie, elle s’appuie sur le marché vu comme un réseau enchevêtré, non hiérarchique qui ouvre un espace à la liberté infinie. Dans ces conditions, si un membre d’une société est confronté à l’État, il doit absolument envisager une libération. Finalement le don est au système social ce que la démocratie est au système politique et ce que la conscience est aux individus.

Par

Théon TUYISABE

 

GODBOUT, Jacques T. et Alain CAILLE, « L’esprit du don », Paris : Édition La découverte [Montréal : Édition La découverte], 1992, 345p

Nestor NIYONTWARI, «  L’Église -Famille de Dieu face aux défis de la communion au Burundi » Mémoire de Licence canonique, Université Catholique de l’Afrique de l’Ouest, Unité universitaire d’Abidjan, faculté de théologie, Département de Dogme, 2016,132p

 

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